Récits talmudiques sur le jugement

Après avoir présenté, le principe de l’arbitrage et son contexte républicain, il devient nécessaire de montrer l’intérêt de la Chambre Arbitrale Rabbinique. 
Dans un deuxième temps, nous présenterons les règles de comportements, tirées du code Talmudique, qui régissent les cas où deux membres de la communauté pourront se présenter devant les juridictions civiles. 

La justice : condition de la présence divine

Midrach Dévarim Raba (5:7) 

Le Midrach Dévarim Rabba (5:7) commente le verset :
« Des juges et des huissiers tu nommeras ».

Rabbi Lévi l’explique par une parabole :
Un roi, qui avait de nombreux enfants, portait pourtant une affection particulière au plus jeune d’entre eux. Ce roi possédait également un jardin splendide, qu’il estimait davantage que toutes ses autres propriétés. Un jour, il déclara :
« Le jardin que je préfère plus que tout, je le donne à l’enfant que j’aime plus que tous les autres. »

Ainsi en est-il d’Hakadoch Baroukh Hou. Parmi tous les peuples, c’est Israël qu’Il a choisi et qu’Il chérit, comme il est dit dans le prophète Osée (11) :
« Israël est jeune, et Je le préfère à tous les autres. »
Et de même qu’Il aime Israël, Il aime la justice, comme il est écrit (Isaïe 61) :
« Car J’aime la justice. »

Hakadoch Baroukh Hou déclare :
« Sachez, Mes enfants, que c’est grâce au mérite de l’application de la justice que Je suis honoré », conformément au verset (Isaïe 5) :
« Il a été glorifié par la justice. »

Et puisque vous Me glorifiez par la justice, Moi aussi Je me comporterai avec droiture envers vous et Je ferai résider Ma Présence parmi vous.
Car si vous respectez à la fois la justice et la droiture, Je vous délivrerai immédiatement, comme l’annonce le verset (Isaïe 56) :
« Gardez la justice et pratiquez le bien, car proche est Mon salut, prêt à se révéler, et Ma vérité à apparaître. »

דָּבָר אַחֵר, שֹׁפְטִים וְשֹׁטְרִים, אָמַר רַבִּי לֵוִי לְמָה הַדָּבָר דּוֹמֶה, לְמֶלֶךְ שֶׁהָיוּ לוֹ בָּנִים הַרְבֵּה וְהָיָה אוֹהֵב אֶת הַקָּטָן יוֹתֵר מִכֻּלָּן, וְהָיָה לוֹ פַּרְדֵס אֶחָד וְהָיָה אוֹהֲבוֹ יוֹתֵר מִכָּל מַה שֶּׁהָיָה לוֹ, אָמַר הַמֶּלֶךְ נוֹתֵן אֲנִי אֶת הַפַּרְדֵּס הַזֶּה שֶׁאֲנִי אוֹהֲבוֹ מִכָּל מַה שֶּׁיֵּשׁ לִי, לִבְנִי הַקָּטָן שֶׁאֲנִי אוֹהֲבוֹ מִכָּל בָּנַי.

כָּךְ אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מִכָּל הָאֻמּוֹת שֶׁבָּרָאתִי אֵינִי אוֹהֵב אֶלָּא לְיִשְׂרָאֵל, שֶׁנֶּאֱמַר (הושע יא, א): כִּי נַעַר יִשְׂרָאֵל וָאֹהֲבֵהוּ.

מִכָּל מַה שֶּׁבָּרָאתִי אֵינִי אוֹהֵב אֶלָּא אֶת הַדִּין, שֶׁנֶּאֱמַר (ישעיה סא, ח): כִּי אֲנִי ה’ אֹהֵב מִשְׁפָּט.

אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא נוֹתֵן אֲנִי מַה שֶּׁאָהַבְתִּי לָעָם שֶׁאֲנִי אוֹהֵב, הֱוֵי שֹׁפְטִים וְשֹׁטְרִים.

אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְיִשְׂרָאֵל, בָּנַי, חַיֵּיכֶם בִּזְכוּת שֶׁאַתֶּם מְשַׁמְּרִים אֶת הַדִּין אֲנִי מִתְגַּבֵּהַּ, מִנַיִן, שֶׁנֶּאֱמַר (ישעיה ה, טז): וַיִּגְבַּהּ ה’ צְבָאוֹת בַּמִּשְׁפָּט, וְעַל יְדֵי שֶׁאַתֶּם מַגְבִּיהִין אוֹתִי בַּדִּין אַף אֲנִי עוֹשֶׂה צְדָקָה וּמַשְׁרֶה קְדֻשָּׁתִי בֵּינֵיכֶם, מִנַּיִן, שֶׁנֶּאֱמַר (ישעיה ה, טז): וְהָאֵל הַקָּדוֹשׁ נִקְדַּשׁ בִּצְדָקָה.

וְאִם שְׁמַרְתֶּם אֶת שְׁנֵיהֶם, הַצְּדָקָה וְהַדִּין, מִיָּד אֲנִי גוֹאֵל אֶתְכֶם גְּאֻלָּה שְׁלֵמָה, מִנַּיִן, שֶׁנֶּאֱמַר (ישעיה נו, א): כֹּה אָמַר ה’ שִׁמְרוּ מִשְׁפָּט וַעֲשׂוּ צְדָקָה כִּי קְרוֹבָה יְשׁוּעָתִי לָבוֹא וְצִדְקָתִי לְהִגָּלוֹת.

Le Tour dans son introduction aux lois relativs aux conflits financiers (Hochen Mishpat) cite :

Nous n’en traduisons ici qu’un court passage :

Le roi David déclare dans les Psaumes (Téhilim 119) :
« J’ai accompli la justice et l’équité ; ne m’abandonne pas aux mains de mes oppresseurs. »
De là, nous apprenons que celui qui néglige la justice risque d’être livré à ceux qui l’opprimeront.

Le Beth Hamikdach n’a d’ailleurs été détruit que parce que la justice y fut abandonnée, comme le souligne le prophète dans l’Aftara de ‘Hazon (Isaïe 1) :
« Je l’avais empli de justice et d’équité, et maintenant on y commet des assassinats. »

וכן אמר דוד (תהלים קיט): עשיתי משפט וצדק בל תניחני לעשקי. מכלל שבמניעת המשפט יונח ביד העושקים.

ולא חרבה ירושלים ולא גלו ישראל אלא על שבטלו המשפט, כדכתיב (ישעיה א): מלאתי משפט צדק ילין בה ועתה מרצחים.

A propos du verset de la Paracha Choftimצֶ֥דֶק צֶ֖דֶק תִּרְדֹּ֑ף לְמַ֤עַן תִּֽחְיֶה֙ וְיָֽרַשְׁתָּ֣ אֶת־הָאָ֔רֶץ אֲשֶׁר־יְהֹוָ֥ה אֱלֹהֶ֖יךָ נֹתֵ֥ן לָֽךְ (דברים ט״ז כ)

Verset qui exige l’éthique parmi les qualités des juges, Rachi explique :
«La nomination des juges aptes suffit, à elle seule, de faire vivre Israël et de les installer sur leur terre ».

Récits

Récit 1 : Le Ta’’z et le Ba’’h

Nous allons illustrer l’importance de l’arbitrage par un Beth Din à travers un récit authentique.

Au XVIIᵉ siècle, peu après la publication du Choul’han Aroukh, vivaient deux grands maîtres qui ont profondément marqué leur génération et dont les écrits restent étudiés avec précision jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de Rabbi Yoel Sirkiss, connu pour son commentaire sur le Tour, le Ba’’h, et de Rabbi David Halévi, auteur du commentaire sur le Choul’han Aroukh, le Ta’’z.
Le Ba’’h avait donné sa fille en mariage au Ta’’z, faisant ainsi de ce dernier son gendre.

Afin de permettre au jeune couple de vivre dignement, et pour que son gendre puisse continuer à se consacrer entièrement à l’étude de la Torah, le Ba’’h s’engagea à leur fournir chaque jour un repas comprenant de la viande. Pendant plusieurs années, il honora fidèlement cet engagement.
Cependant, un revers de fortune survint : le Ba’’h ne put plus fournir de la viande de qualité et dut se contenter d’un morceau bien moins coûteux, du poumon.

Après un certain temps, le Ta’’z, qui était déjà reconnu comme un éminent Talmid ‘Hakham, déposa une plainte auprès du Beth Din local contre son beau-père. Il affirma que le poumon ne pouvait être considéré comme de la véritable viande et que l’engagement n’était donc plus respecté.

La nouvelle fit l’effet d’une onde de choc. Que l’érudit reconnu porte plainte contre son propre beau-père, Rav de la ville de surcroît, pour un litige apparemment matériel, choqua profondément la communauté. Les habitants, apprenant les difficultés financières du Ba’’h, furent encore plus indignés.
Beaucoup reprochèrent au Ta’’z une attitude dure, ingrate, et indigne d’un homme de Torah. Ils tentèrent à plusieurs reprises de le convaincre de retirer sa plainte, arguant que ce conflit ne faisait que porter atteinte à l’honneur de la Torah représentée par ces deux géants. Mais rien n’y fit : le Ta’’z resta ferme.

Le jour du jugement arriva. Le Ba’’h et le Ta’’z comparurent devant le tribunal rabbinique. Après examen, le Beth Din trancha en faveur du Ba’’h et rejeta la plainte du Ta’’z.
La communauté, soulagée mais perplexe, se rendit à nouveau chez le Ta’’z pour comprendre enfin son entêtement.

Le Ta’’z leur révéla alors la véritable raison :
Le fait de ne recevoir que du poumon l’avait affaibli physiquement, ce qui avait entraîné un ralentissement notable dans son étude de la Torah. Dans les Cieux, expliqua-t-il, ce manque avait été jugé, et une part de responsabilité avait été imputée au Ba’’h, qui n’avait plus pu assurer les moyens nécessaires pour soutenir pleinement son étude.

Le Ta’’z avait donc saisi le tribunal terrestre pour une raison essentielle :
Le Tribunal Céleste se conforme aux décisions des Tribunaux Rabbiniques.
En provoquant un jugement ici-bas, il cherchait uniquement à décharger son beau-père de toute responsabilité spirituelle. Une fois acquitté par le Beth Din, le Ba’’h ne pouvait plus être tenu responsable dans les Cieux.

Cette histoire illustre de manière éclatante la portée et la puissance de la justice rendue selon les préceptes de la Torah, et l’importance fondamentale du Beth Din dans la préservation de l’équité, aussi bien terrestre que céleste.

Récit 2 : Les jours de jugement terrestre et céleste

Une autre illustration de la portée d’un Beth Din se trouve dans la Guémara Chabat (129).
La Guémara rapporte une halakha enseignée au nom de Chmouel :
« On ne pratique la saignée, à des fins thérapeutiques, qu’une fois par mois, et uniquement les dimanche, mercredi et vendredi. »

La Guémara demande alors :
Pourquoi ne pas effectuer cette saignée les lundi et jeudi ?

Elle répond :
Parce que le Tribunal Céleste siège en même temps que le Tribunal terrestre.

Rachi explique : les lundi et jeudi sont les jours durant lesquels les tribunaux rabbiniques siègent dans les villes. Or, au moment où les tribunaux terrestres rendent justice, le Tribunal Céleste siège également.

Ainsi, ces jours deviennent des moments de jugement dans les Cieux, où les fautes d’une personne peuvent être examinées. Il ne convient donc pas d’entreprendre une activité risquée ou potentiellement dangereuse à ce moment-là.

Cette halakha montre à quel point la justice terrestre et la justice céleste sont liées, et met en lumière la dimension spirituelle profonde du rôle du Beth Din.